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Concevoir pour pouvoir partir
Le modèle est interchangeable, le dispositif ne l’est pas.
Arthur Mensch, le patron de Mistral AI, publie une tribune dans Le Monde pour demander à l’Europe de construire ses propres modèles d’IA de pointe, faute de quoi elle en restera locataire. Son point de départ est un fait : en juin, Anthropic a suspendu l’accès mondial à ses modèles les plus avancés, trois jours après leur lancement, pour se conformer à des contrôles à l’export décidés à Washington.
Le diagnostic est juste. Dépendre d’un fournisseur unique, c’est subir ses décisions de prix, de licence et de disponibilité. Les organisations que nous accompagnons posent cette question de plus en plus tôt dans leurs projets.
Le texte paraît pourtant quelques jours après le passage de Jensen Huang à Paris. Le patron de Nvidia y a annoncé des investissements dans Doctolib, Pigment, Genesis AI et Entalpic. Nvidia avait déjà participé en septembre à la série D de Mistral, dont le calcul souverain repose sur 18 000 puces Nvidia. La coupure de juin était un contrôle à l’export. Le même levier s’applique aux puces. Un modèle conçu à Paris, entraîné et servi sur du matériel américain, reste exposé à la prochaine décision de Washington. La dépendance se déplace d’un étage, elle ne disparaît pas.
La question de la valeur se pose ailleurs. Prenons un modèle à poids ouverts, chinois s’il le faut, téléchargé, hébergé sur une infrastructure française et mis au travail sur une tâche agentique. Ce qui se facture au client reste en France : l’infrastructure, l’ingénierie du dispositif, l’intégration à ses données. Le modèle est interchangeable, le dispositif ne l’est pas. Les poids téléchargés ne peuvent ni changer de prix ni être retirés. La version suivante dépend en revanche d’un laboratoire que personne ici ne contrôle, et cette dépendance-là existe aussi. Je ne l’efface pas. Je la rends réversible.
Cette position a ses limites, et je les connais :
- Sur les tâches les plus difficiles, l’écart avec les modèles de pointe subsiste.
- Mon infrastructure française tourne, elle aussi, sur des puces américaines.
- Certains acheteurs refuseront un modèle d’origine chinoise quel que soit l’hébergement. Pour ceux-là, un modèle européen comme ceux de Mistral reste la bonne réponse.
Pour une minorité d’usages, maîtriser le modèle est une vraie condition, et Mensch a raison sur ce point. Pour la rédaction d’un courrier administratif, l’analyse d’un corpus interne ou la préparation d’un comité, maîtriser l’architecture suffit souvent.
Je souhaite que Mistral réussisse. L’Europe a besoin de ses modèles. Elle a aussi besoin d’acheteurs qui sachent en changer.
Produire ou subir, dit la tribune. Il existe une troisième option, moins spectaculaire : concevoir pour pouvoir partir.
